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De la rue à l’action militaire : un coup d’état pour défendre la constitution au Burundi

Valeria Alfieri

Le 13 mai une partie de l’Armée, sous le commandement du General Major Godefoird Nyombare, a essayé de mettre fin au régime du Président Pierre Nkurunziza par un coup d’état, profitant de l’absence de ce dernier qui se trouvait en Tanzanie[1]. Ce coup d’état survient dix ans après la signature de l’Accord de paix d’Arusha qui mettait fin à une longue guerre civile, et est accueilli par la population comme une véritable « libération » : un coup d’état « vertueux », comme l’estiment certains analystes[2]. Dans la capitale Bujumbura, une foule immense a envahit le centre-ville pour acclamer les militaires, mais la joie a été de courte durée. Deux jours après, le 15 mai, l’arrestation de trois putschistes et la fuite des autres marquent l’échec de la tentative de renverser un Président qui depuis des mois essaye de briguer un troisième mandat, en dépit de la Constitution (qui limite à deux le nombre de mandats présidentiels), et malgré l’opposition d’une partie des membres de son parti, de l’Eglise burundaise, des partis d’opposition, de la société civile burundaise, et de la communauté internationale. Nkurunziza, qui est rentré au Burundi le 16 mai, le lendemain de l’annonce de l’échec du coup d’état, semble préférer sauvegarder le « trône » plutôt que garantir la paix et la stabilité, au risque de plonger le pays dans une nouvelle guerre.

Pourtant, à la veille des élections nationales de 2010, lorsque le dernier mouvement armé, le Palipehutu-Fnl, est officiellement reconnu comme parti politique[3], le Burundi faisait encore l’objet de nombreuses attentes démocratiques, malgré les actions de force du parti au pouvoir, le Cndd-Fdd, et d’une grandissante instabilité institutionnelle[4]. Pour comprendre la crise actuelle (qui a peu à faire avec les logiques ethnistes du passé étant essentiellement politique) il faut remonter en arrière, à l’échec des élections de 2010, lorsque la majorité des partis d’opposition ont boycotté le processus électoral dénonçant des cas de fraude massive[5]. La portée politique de leurs revendications n’a pas été suffisamment prise en compte par la communauté internationale qui, dans un premier moment a espéré que les partis d’opposition pouvaient réintégrer le processus électoral en échange d’incitations économiques, et ensuite a condamné leur stratégie politique, à savoir la création d’une opposition extra-parlementaire. L’agacement de l’opposition et la fermeture du Cndd-Fdd sur des pratiques de plus en plus autoritaires et violentes étaient donc prévisibles depuis longtemps.

Il faut aussi souligner que l’équilibre ethno-politique qui a été établi par l’Accord de paix d’Arusha est assez délicat. L’Armée compte en son sein différentes courants politiques. Elle est en fait le produit de l’intégration de plusieurs mouvements de guérilla nés pendant la guerre de 1993. L’échec du coup d’état, en fait, ne démontre pas un soutien unanime au régime en place de la part des forces armées, au contraire met à nu des profondes fractures au sein de l’Armée . Différentes factions militaires se méfiant l’une de l’autre ont jusqu’à-là essayé de jouer la retenue, afin d’éviter un bain de sang[6], mais les tensions montent dangereusement. Si le Président Nkurunziza ne lâchera pas, c’est fort probable que ses opposants politiques décident de passer d’un mouvement de protestation pacifique à des actes de véritable violence, et d’armer leur militant. Ça sera, encore une fois, une guerre combattue pour la « défense de la démocratie », comme en 1993.

[1] http://www.rfi.fr/afrique/20150512-sommet-regional-tanzanie-burundi-dar-es-salaam-pierre-nkurunziza-troisieme-mandat-refugies/

[2] http://www.washingtonpost.com/blogs/monkey-cage/wp/2015/05/14/did-burundi-just-have-a-good-coup/

[3] ALFIERI, V., “ La courte «reconversion» du Palipehutu-fnl : continuités et ruptures ”, in L’Afrique des Grands Lacs: Annuaire 2013-2014, L’Harmattan, Paris, 2014.

https://www.uantwerpen.be/images/uantwerpen/container2143/files/Publications/Annuaire/2013-2014/03-Alfieri.pdf

[4] ALFIERI, V., Quelles perspectives pour la « démocratie » burundaise à la veille des élections ?, en ligne sur :

http://alternatives-economiques.fr/blogs/giraf/2010/02/03/quelles-perspectives-pour%20-la-%C2%AB-democratie-%C2%BB-burundaise-a-la-veille-des-elections/

[5] ALFIERI, V., “Ruanda e Burundi: due esperienze elettorali a confronto”, in Afriche e Orienti, vol.10, n.3-4, Ed. AIEP, Roma, 2010. http://www.comune.bologna.it/iperbole/africheorienti/numeri10.htm#4

[6] Voire par exemple: http://www.lavoixdelamerique.com/media/video/l-armee-burundaise-divisee-peine-a-disperser-les-manifestants/2776385.html; http://www.rfi.fr/afrique/20150518-burundi-bujumbura-manifestations-militaires-climat-tendu-nkurunziza/?ns_campaign=reseaux_sociaux&ns_source=FB&ns_mchannel=social&ns_linkname=editorial&aef_campaign_ref=partage_aef&aef_campaign_date=2015-05-18.

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